Gestion des flux touristiques à Rome : un challenge pour sauvegarder l'authenticité de la ville
- Agnès WANDOR

- 14 avr.
- 6 min de lecture
Rome attire. Toute l’année, sans pause, sans véritable saison creuse.
En 2024, la ville a dépassé les 22 millions de visiteurs et enregistré plus de 51 millions de nuitées, des chiffres qui confirment une tendance déjà bien installée : Rome ne désemplit plus. Et si ces volumes impressionnent sur le papier, ils prennent une tout autre dimension une fois sur place, dans certaines rues du centre historique où le flux est continu.

@awandor
Une ville sous pression
Le problème n’est pas tant le nombre de visiteurs que leur concentration.
À Rome, près de 86 % des touristes restent dans le centre historique (source : ENIT), ce qui signifie que quelques quartiers seulement absorbent l’essentiel de la fréquentation. Le Colisée, la fontaine de Trevi, le Vatican : des lieux emblématiques, devenus incontournables, mais surtout reliés entre eux par une logique toute tracée que la majorité suit sans vraiment s’en rendre compte.
Dans ces zones, la ville fonctionne autrement : les commerces ne disparaissent pas, ils changent de logique. Les cafés deviennent interchangeables, les restaurants simplifient leurs cartes, les produits se standardisent. Tout est pensé pour être compris immédiatement, sans effort, sans contexte. On ne s’adresse plus à des habitués, mais à des gens de passage.
Et avec ça, le service change aussi. Dans un quartier vivant, on prend le temps. On reconnaît les visages, on échange quelques mots, on s’adapte. Ici, ce lien disparaît peu à peu. Le service devient plus rapide, plus efficace, mais aussi plus distant. Moins de regards, moins de conversations, moins de raisons de créer du lien avec quelqu’un que l’on ne reverra jamais. On ne s’adresse plus à une personne, mais à un flux.
Ce qui était lié à un lieu, à une histoire, à des usages précis, devient un produit. Lisible, rapide, consommable et souvent réduit à un cliché, une image simplifiée de l’Italie qui ne se résume pourtant ni aux pâtes, ni à la pizza, ni aux “ciao bello”. Tout est pensé pour plaire, tout est optimisé pour une seule chose : vendre.
Tout est pensé pour que le visiteur consomme, s’arrête, achète, et enchaîne. Les vitrines attirent, les menus se simplifient, les guides encouragent à rester dans certaines zones pour multiplier les achats et à ne pas sortir de l'itinéraire. Le lieu n’est plus fait pour être vécu, il est structuré pour être utilisé.
Ce glissement est aussi psychologique. À force d’être guidé, orienté, sollicité, le visiteur change de posture. Il ne cherche plus vraiment à comprendre un lieu. Il réagit à ce qu’on lui propose. Il consomme ce qui est disponible, visible, facile. Et progressivement, tout devient interchangeable. Ce n’est pas que l’authenticité disparaît, c’est qu’elle n’est plus nécessaire au fonctionnement du lieu.
À mesure que les flux augmentent, l’économie locale s’aligne sur cette logique. Les loyers montent, les commerces historiques ferment ou s’adaptent, remplacés par des modèles capables de fonctionner avec un renouvellement constant de clients. Ce n’est plus un quartier qui vit, c’est un espace qui tourne autour du rendement.
Certains parlent de “disneyfication” (sociologue Alan Bryman) ou de “touristification” des centres historiques (études urbaines de Venise, Barcelone, Rome) : des lieux qui conservent leur apparence, mais dont la fonction a changé. On ne produit plus pour ceux qui vivent là, mais pour ceux qui y passent.

@awandor
Quand les chiffres deviennent visibles
Les chiffres, justement, peuvent souvent paraitre abstraits à nos yeux, mais ils deviennent très concrets dès lors qu’on les relie aux lieux.
Le Colisée, à lui seul, accueille plus de 12 millions de visiteurs par an (source : Parco Archeologico del Colosseo). Cela signifie des files d’attente permanentes, des rues saturées, une présence continue qui transforme l’expérience du lieu, autant pour ceux qui le visitent que pour ceux qui y vivent.
Ce phénomène n’est pas propre à Rome. En travaillant sur la gestion des flux touristiques en France, les objectifs étaient déjà similaires : convaincre, répartir, désengorger, proposer des alternatives à ces lieux "incontournables" devenus complètement saturés. Mais une réalité persiste : les visiteurs suivent les recommandations, les contenus en ligne, les “Top 10 à ne pas rater”...même lorsqu’ils cherchent à éviter les foules, ils finissent souvent par emprunter d’autres chemins déjà identifiés comme alternatifs, voire "secrets", qui deviennent eux aussi, à leur tour, complètement saturés.
Progressivement, la ville se transforme en parcours du combattant : un enchaînement de points à voir, de trajets à suivre, de lieux à ne surtout pas manquer, avec, à la fin, l’objectif de rentrer fièrement chez soi avec ses photos à publier.
Repenser le voyage : une question de regard
Face à ces dynamiques, la réponse ne peut pas être uniquement logistique.
On ne résoudra pas le problème des flux en déplaçant les foules d’un quartier à un autre, ni en créant de nouveaux itinéraires “alternatifs”. Parce que ces alternatives finissent, elles aussi, par se remplir. Le problème est plus profond. Il tient à la manière dont on voyage aujourd’hui.
Depuis une dizaine d’années, les réseaux sociaux ont profondément transformé notre rapport aux lieux. Le phénomène est désormais identifié : on parle d’“Instagram tourism” (source : UNTWO), une forme de tourisme où l’on se déplace pour reproduire des images déjà vues, souvent au détriment de la découverte réelle.
Selon le sondage deDreams Odigeo (2019), 42% des voyageurs réservent leurs vacances en fonction du potentiel « instagrammable » d'un lieu.
On ne cherche plus vraiment à comprendre un lieu, mais à s’y insérer, à reproduire une image déjà vue, à rejouer un moment validé avant nous. Derrière ce geste, il y a moins une curiosité qu’un mécanisme bien identifié : celui du mimétisme social, cette tendance à désirer ce que les autres désirent déjà. Les déplacements sont directement influencés par les images diffusées en ligne, au point que certains visiteurs viennent littéralement “prendre la photo de la photo qu’ils ont vue”.
Ce comportement s’inscrit totalement dans le phénomène “bandwagon”, ou effet de masse : plus un lieu est vu, partagé, validé, plus il attire, renforçant en retour sa visibilité et sa fréquentation.
Le voyage devient alors un moyen de se situer. Non plus par rapport au lieu, mais par rapport aux autres. Avoir été là où les autres sont allés, montrer qu’on a vu les mêmes choses, parfois même davantage : ce qu'on appelle le “social return”, quand la reconnaissance sociale obtenue à travers le partage d’un voyage devient un moteur puissant de choix de destination.
Dans ce cadre, le lieu n’est plus rencontré, il est intégré dans une logique de validation, de comparaison, de visibilité. Et à force de vouloir reproduire, on finit par ne plus vraiment regarder.

@awandor
Ce basculement change tout.
Pendant longtemps, voyager relevait d’une toute autre logique. On partait sans savoir exactement ce que l’on allait trouver. Les premières routes, les traversées, les voyages maritimes, tout impliquait une part d’inconnu, de curiosité, d'aventure parfois de risque. Découvrir un lieu, c’était réellement le rencontrer pour la première fois. Rien n’était balisé, rien n’était garanti. Il fallait chercher, observer, s’adapter.
Aujourd’hui, cette incertitude a presque disparu. Tout est anticipé, cartographié, documenté à l’avance. Les lieux sont connus avant même d’être vus, les images circulent avant l’expérience, et le déplacement devient une forme de confirmation plutôt qu’une découverte. Dans ce cadre, le lieu n’est plus vraiment rencontré, il est validé.
Ce que l’on observe à Rome n’est qu’une conséquence visible de cette transformation.
Quand 70 % des touristes se concentrent sur seulement 1 % du territoire italien (source Adrea Laratta, Finestre sull'Arte), ce n’est pas un hasard. C’est le résultat d’un système où l’attention collective se fixe sur quelques images, quelques points, quelques références, pendant que tout le reste reste hors champ.
Une autre manière de faire
Si l’on veut réellement désengorger ces lieux, il faut donc agir autrement.
Pas seulement sur les flux, mais sur les mentalités.
Parce que ces flux ne sont pas abstraits. Ils sont le résultat de millions de décisions individuelles, souvent prises de la même manière, au même moment.
Cela passe par des gestes simples, mais rarement encouragés :
choisir de partir hors saison
accepter des temporalités différentes
sortir des axes évidents, même si cela implique de ne pas “tout voir”.
refuser de construire son voyage uniquement à partir de contenus déjà existants.
Et surtout, se poser une question simple avant de partir : Pourquoi est-ce que je vais là ?



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